Le changement climatique est une question de classe car une part importante des émissions est supportée par une minorité d’entreprises. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la production d’électricité et de chaleur représente 25 % des émissions directes de gaz à effet de serre, tandis que le secteur industriel représente plus de 50 % de la consommation mondiale d’énergie, selon l’Agence d’information sur l’énergie (2018). Par conséquent, la crise climatique ne sera pas résolue par des améliorations progressives de nos modes de vie ou des dons ponctuels pour compenser notre empreinte carbone. Selon Matthew T. Huber dans Le Futur de la révolution. Changement climatique et recherche d’une insurrection démocratique mondiale (Errata Naturae, 2024), le seul moyen efficace de s’attaquer au problème est de faire face à un système capitaliste à bout de souffle qui aggrave l’urgence climatique. L’avenir de la révolution est de comprendre que le changement climatique est une question de lutte des classes. Et ceci implique le renforcement de la conscience des travailleurs et des syndicats. Huber est professeur de géographie à l’université de Syracuse et a publié Lifeblood : Oil, Freedom, and the Forces of Capital (2013) et Le changement climatique comme guerre de classes (2022).
Les incendies de Los Angeles n’ont pas fait de distinction entre les maisons des pauvres et celles des riches. Apparemment, il y avait plus de casernes de pompiers dans les années 60 qu’il n’y en a aujourd’hui, et comme il n’y a pas assez de pompiers, on embauche des prisonniers pour moins de trente dollars par jour. Est-ce une preuve supplémentaire de l’importance du public et du pouvoir des infrastructures sociales ?
Matthew T.Huber Je doute fort que cette crise soit celle qui nous enseigne comment agir face au changement climatique. Les crises continuent de se produire, mais l’inaction relative se poursuit. Le problème est que ces catastrophes, bien qu’horribles, touchent encore relativement peu de personnes, et que le changement climatique nécessite une mobilisation sociale qui implique d’inspirer des politiques pour des millions de personnes, qu’elles aient vécu des catastrophes climatiques ou non.
Vous avez tout à fait raison de souligner l’importance des infrastructures publiques. Le changement climatique est un problème d’investissement dans ces dernières et sur tous les fronts. C’est comme si nous l’avions oublié après des décennies d’austérité néolibérale, mais traditionnellement, seul le secteur public est intéressé par l’investissement dans les infrastructures à long terme parce que ce n’est pas particulièrement rentable pour le capital. En outre, l’adaptation au climat consiste également à investir dans des secteurs telles que la lutte contre les incendies, le contrôle des inondations et d’autres formes de sécurité. Aux Etats-Unis, comme le montre le projet The Living New Deal (1), nous avons vécu près d’un siècle d’investissements dans les infrastructures publiques. Le fait que tout s’écroule et le changement climatique ne font qu’intensifier la nécessité de reconstruire l’économie politique pour l’orienter vers les biens publics. Malheureusement, la «Bidenconomics» n’a pas été cela : les fonds publics ont été utilisés pour subventionner des solutions aux marchés privés, tant du point de vue de l’investissement que de celui de la consommation.
On a appris que l’émission de méthane due au sabotage du gazoduc Nord Stream était la plus importante jamais enregistrée. D’un autre côté, Trump parle de s’emparer du Grœnland pour y trouver des métaux rares. Comment relier le concept de classe à ce scénario de conflits environnementaux et internationaux ?
Tout reste une question de classe, car pour transformer notre système énergétique, il faut affronter le pouvoir de classe des propriétaires qui sont fortement intéressés par la rentabilité de l’infrastructure des combustibles fossiles. Nous devons nous pencher sur la « lutte des classes mondiale », comme l’affirme Ramaa Vasudevan dans un article récent, La guerre des classes globale (2). Mon livre se concentre sur les théories marxistes des classes, mais je pense également que nous avons besoin d’une théorie marxiste de l’impérialisme pour comprendre le problème. En fait, j’y travaille en ce moment même, en essayant de réfléchir à la relation entre l’écologie et l’impérialisme à travers les théories marxistes.
Certaines interdictions en Europe semblent ridicules car elles visent à légiférer sur des biens de peu d’importance (comme les pailles en plastique) alors que cette industrie est omniprésente. Vous-même avez abordé une analyse exhaustive de l’industrie de l’azote.
Oui, mais j’ai choisi l’azote parce qu’il se trouve que je faisais des recherches sur ce sujet. Je ne l’ai pas choisi parce qu’il était prioritaire par rapport au plastique, mais parce qu’il s’agissait d’une étude de cas sur la manière dont la propriété capitaliste se développe à travers des formes de production à forte intensité de carbone. L’azote a un impact important sur le climat (il représente entre 1 et 3 % des émissions mondiales), mais l’impact du plastique peut être plus important. Nous avons besoin d’études de cas sur chacun d’entre eux !
Ce que je veux dire, c’est que la restructuration de ces formes industrielles de production aurait plus d’impact que n’importe quel changement dans nos modes de vie (y compris les pailles en plastique) que les défenseurs du climat et la classe professionnelle (entendue comme ceux qui font une certaine forme de travail intellectuel) peuvent apporter.
Comment les idées peuvent faire leur chemin dans cette sphère publique si détériorée par les fake news et toutes sortes de désinformations ? D’autant plus qu’il existe des bulles de filtrage d’informations axées sur les personnes de la même classe sociale. C’est peut-être pour cela que Guy Standing a inventé le concept de précariat, pour unir la classe moyenne professionnelle et la classe ouvrière.
C’est une question très importante. A mon avis, ce ne sont pas seulement les activistes climatiques, mais toute la gauche, qui sont confinés dans des bulles ou des îlots d’information. Une majorité n’écrit alors que pour gagner la légitimité des autres qui sont aussi à l’intérieur de la bulle.
L’objectif doit être de traduire et de partager nos idées au-delà de ces bulles, c’est-à-dire de savoir comment atteindre la majorité de la classe ouvrière. Je n’aime cependant pas trop le mot « précariat » car d’un point de vue marxiste, le prolétariat était déjà précaire par définition.
Pensez-y : en excluant les couches les plus privilégiées telles que les experts et les cadres, il reste environ 63 % de la population qui occupe des emplois manuels et faiblement rémunérés dans le secteur des services et qui est confrontée à une grande insécurité économique dans des domaines tels que le logement, l’énergie, l’alimentation et, dans mon pays, la santé. Autrefois, les partis socialistes et les syndicats créaient leurs propres médias (journaux et magazines) qui touchaient le prolétariat et servaient à construire les partis politiques. Aujourd’hui, la classe ouvrière est plus dispersée et atomisée. Il est clair que nous devons tirer parti des médias sociaux pour atteindre des publics de masse, mais ils sont contrôlés par des capitalistes technologiques qui conçoivent des algorithmes pour nous tenir à l’écart. C’est un problème difficile, mais nous devons le résoudre.
Est-ce que je résume bien votre livre en disant qu’il suffirait d’en finir avec la logique de la plus-value ?
Oui, en fin de compte, je pense que c’est la solution, mais je dis aussi dans le livre qu’il est difficile d’imaginer vaincre cette logique de la plus-value avec une gauche et un mouvement ouvrier aussi faibles. C’est pourquoi je pense que nous devrions commencer par prendre le contrôle de certains secteurs importants pour le climat, comme l’électricité. La propriété publique donne au moins la possibilité d’orienter le secteur vers d’autres logiques que celle de la plus-value, comme les besoins humains et écologiques, bien qu’en réalité, les compagnies d’électricité publiques puissent être tout aussi corrompues que les compagnies privées. Je l’ai dit dans ma première réponse : le changement climatique est fondamentalement un problème d’«investissement». Nous devons exercer une force sociale sur ce dernier afin de planifier la transition écologique à l’échelle et à la vitesse requises. Le capital n’est pas et ne sera pas intéressé par un tel projet. n
1 https ://livingnewdeal.org
2 https ://catalyst-journal.com/2019/07/the-global-class-war
texte original: https://www.sinpermiso.info/textos/el-cambio-climatico-como-lucha-de-clases-entrevista-con-matthew-t-huber