Comment en êtes-vous venu avec Pascaline Sordet à développer la série documentaire « En route vers Broadway » ?
J’ai co-réalisé une série documentaire sur les jeunesses campagnardes en 2022-2023. Ce format m’a plu. Car on passe beaucoup de temps avec les gens. Les jeunesses campagnardes étaient une belle arène pour dépasser le sujet des jeunesses campagnardes proprement dit. Nous avons pu parler du clivage ville-campagne, du vécu de la jeunesse aujourd’hui, des injonctions de la société qui pèsent sur les jeunes.
Nous avons ainsi abordé plein de problèmes : le suicide, l’homosexualité, le lien des jeunesses avec le monde politique. Du coup, je suis resté dans l’idée que le format série était le bon moyen de passer beaucoup de temps avec des gens, de développer une relation de proximité avec elleseux ; cela permet de documenter la vie quotidienne des gens « lambda » de façon très riche. Dans la série En route vers Broadway, la caméra est là dans les moments de vie clés des gens, comme le départ de Leila à Toronto. Pour Jeunesses ! il s’agissait du mariage d’un jeune, un vrai rite de passage en milieu rural.
La RTS organise des concours une fois par année. Nous avons postulé pour le concours « série originale » de la catégorie documentaire qui comprend un petit aspect « télé-réalité », même si atténué. Stéphane Goel, producteur à Climage, m’a proposé de soumettre un projet de comédie musicale car il connaissait mon parcours et ma passion personnelle pour la comédie musicale. J’ai fait moi-même de la comédie musicale en tant qu’amateur aussi au Théâtre Barnabé. J’ai joué le personnage de Bernardo en 2003 dans West Side Story et en 2006 celui de Toulouse Lautrec dans Moulin Rouge.
Comment expliquez-vous le succès du genre de la comédie musicale ?
La comédie musicale acquiert une dimension particulière dans les moments de crise. Il y a eu un essor énorme de la comédie musicale aux Etats-Unis dans l’entre-deux-guerres. Les Américains ressentaient d’un côté le choc face à l’horreur de la guerre et de l’autre la volonté de la dépasser par la fête. Les Allemands étaient en train de devenir un peu fous. La comédie musicale était une manière d’évoquer des choses graves sur un ton léger, par un moyen détourné. Aujourd’hui, nous sommes aussi dans un moment historique compliqué. La comédie musicale continue à fonctionner comme une soupape d’évasion (escapism comme on dit en anglais), mais aussi de réflexion profonde sur la société.
Pour citer des exemples passés, West Side Story est une histoire qui raconte comment on a intégré les Portoricains à New-York dans les années 1950. Hair Spray avec John Travolta est une pièce qui évoque et exprime la grossophobie et les tensions raciales. Hamilton traite de l’indépendance des Etats-Unis, mais en faisant jouer les personnages principaux par des minorités noires ou latinos, etc. La comédie musicale est intéressante car elle à la fois populaire, mais fait réfléchir. Pendant ces deux ans de tournage, et sur mon banc de montage, l’atmosphère était légère ; comme je me sens personnellement plus documentariste que producteur de télévision, j’ai voulu profiter de ce moment pour rentrer dans la vie des quatre personnes que nous avons suivies pour parler d’autres choses.
Grâce à Wassila, on évoque la question du plafond de verre, comment le masculin et le féminin sont différents ou perçus différemment dans la société. On aborde aussi le thème du fonctionnement du monde culturel en Suisse. En Romandie, il y a des grands talents car il y a beaucoup de chœurs de chant mixte, de sociétés locales de musique, des fanfares ; le niveau est base est bon. La Loterie Romande distribue d’ailleurs pas mal d’argent pour des projets de théâtre, de fanfare, de danse. Cependant, la professionnalisation n’est pas facile parce que d’un autre côté, on n’aime pas trop chez nous les têtes qui dépassent. Il était pour nous intéressant d’explorer cet aspect-là en particulier des enjeux sociaux et culture autour de la professionnalisation et du fonctionnement de la culture, même si de manière pas trop frontale.
Quel choix vous a guidé au moment d’effectuer le casting d’« En route vers Broadway » ?
Au moment de faire le casting, nous avons expressément choisi des personnes n’ayant pas le même parcours. Nous avons pris deux femmes et deux hommes, deux jeunes et deux personnes plus âgées. On ne s’est pas focalisé sur une seule catégorie de personnes en prenant par exemple uniquement des universitaires ou des pères ou mères de famille qui sont à des moments différents dans leur vie.
Les drames et les problèmes de nos protagonistes sont abordés un peu en filigrane dans la série. La machine comédie musicale est tellement prenante et « énorme ». Tous les soirs, il faut de toute façon monter sur scène et « The Show Must Go On ». Nous ne voulions pas que l’agression au couteau de Victor ou le drame dans la vie de Stéphane et sa compagne deviennent le film dans le film. Cependant, la comédie musicale nécessite de toute façon une performance : il ne faut pas seulement bien chanter et bien danser. Il faut incarner le rôle, le vivre. Les acteurs doivent « prendre assez de leur propre vie » pour interpréter quelque chose : c’est ce qui fait que cela marche ou que cela ne marche pas. Il faut dépasser les aspects purement formels de la performance au sens de la justesse et de la synchronisation rythmique et musicale. Pouvoir incarner quelque chose de substantiel au niveau du vécu est important.
Est-ce cet aspect incarné qui vous attire le plus dans la comédie musicale ?
Aujourd’hui, c’est générationnel, il y a un engouement particulier pour la comédie musicale. On peut citer Emilia Pérez (2024), La la land (2016), etc. La Ola, le film d’ouverture du Festival Filmar en America Latina est une comédie musicale chilienne. On est dans un moment où le genre de la comédie musicale redevient à la mode. Il y a beaucoup d’écoles en Suisse romande où on forme des gens pour qu’ils deviennent artistes ou comédiens de comédie musicale. Nous explorons cela dans le documentaire « Comédie musicale : une épopée romande ». Il y a une mode autour du sujet. C’était le bon moment pour en parler.
J’étais attiré par l’idée qu’il s’agit d’un monde de paillettes et de spectacle et que nous allions le vivre dans les coulisses. On vit avec des gens normaux – les candidats retenus pour la série – l’envers du décor. C’est peut-être plus simple de faire cela avec des amateurs qu’avec des pros parce que les pros ne sont pas sûrs de leur image ; ils n’ont pas envie d’apparaître comme trop vulnérables. Et les amateurs, comme l’étymologie le dit, ce sont des gens qui avant tout aiment ce qu’ils font, leur gratification principale est l’applaudissement du public.

Vous avez sélectionné des amateurs d’un très haut niveau pour cette série documentaire.
En effet, ils ont beaucoup travaillé. Nous avons discuté avec Aude, Noam et Miranda de l’équipe d’encadrement artistique du Théâtre Barnabé. Dans le fond, nous étions assez d’accords avec elleseux sur les candidats à choisir. Notre intérêt était d’avoir des gens d’un profil pas similaire.
A la fin de la série, les candidats se sont tellement pris au jeu ; ils ont tous un projet concret de carrière dans la comédie musicale, Leila part se perfectionner au Canada. Les trois autres continuent à jouer dans des productions du Théâtre Barnabé.
La série permet aussi de s’interroger sur les motivations personnelles, sur ce qui fait sens profondément dans une vie. Victor a subi une agression physique. Au moment de frôler la mort, il se rend compte « n’avoir rien fait d’autre de sa vie » que de travailler dans un bureau. Quel est le sens de la vie ? Quel est sa signification profonde ? Qu’est-ce que tu veux faire ? Que ta passion soit le tennis, la comédie musicale ou le macramé, si tu arrives à le faire, à en être fier, et à être bon là-dedans, c’est super ! C’est cela que j’ai envie de faire. Transmettre l’émotion et se mettre en danger, se ridiculiser, c’est super, il y a un aspect magique à cela !
Les héros de la série sont vraiment très doués et attachants. Elles et ils ont beaucoup de charisme !
Sur les trois-cents vidéos que nous avons reçu, il y en avait cent de bonne qualité. On en a finalement retenu vingt. Le niveau général était élevé. Nous étions tous surpris en bien de la qualité des candidatures qu’on avait reçu.
Chacun avait « des choses à dépasser ». Les coachs Miranda et Aude sont exceptionnelles. Miranda a fait vingt ans de carrière aux Etats-Unis. Elle est habituée des auditions de 90 secondes à Broadway. Elle a beaucoup d’expérience. Aude est passée par Paris. Elle a vu la difficulté qu’il y a de vivre de la comédie musicale. Aude et Miranda ont un côté bienveillant, mais donnent aussi des propositions et des conseils réalistes aux comédiens pour surmonter leur trac.
Que pouvez-vous nous dire encore sur un des lieux principaux de la série – le Théâtre Barnabé de Servion – et les candidats retenus ?
Ce théâtre est magnifique. Il y a une unité de lieu. L’arène est riche. C’est un beau décor. Et le lieu nous permet de parler aussi d’autres choses. Ces séries de la RTS sont des séries de proximité. L’art est de réussir à faire un bon casting et de trouver des attachants, avec quelque chose à raconter et à vivre. Ainsi, on à arriver à s’émouvoir avec elleseux. L’art est dans le casting. Chacun a vraiment quelque chose à vivre sur quatre épisodes. Nous les suivons. Il y a un petit côté suspens. On se demande si elles et ils vont y arriver.
Est-ce que le scénario de la série était écrit ou mis en scène à l’avance ?
Il y a relativement peu de choses écrites. Nous avons proposé la séquence où on leur faire un cours de danse sur des hauts talons. Les autres choses sont venues un peu de façon organique. Il fallait pour chaque épisode un temps fort. Pour l’épisode 3, il s’agissait du moment consacré à l’Open Mic, la scène ouverte. Dès le départ, nous savions que nous allions faire cela. Nous avons beaucoup discuté avec les deux duos d’acteurs-chanteurs de la question de savoir qui allait jouer dans quel duo et pourquoi. Lors du casting, quand nous avons choisi vingt personnes, nous leur avons proposé deux morceaux, un imposé par Miranda (sélectionné pour la personne avec la bonne tessiture), et un autre morceau choisi parmi une trentaine d’autres. Nous voulions faire quelque chose de pas trop logique pour les candidats. Cependant, cela avait tout de même une cohérence par rapport à ce que nous savions de la vie et de la trajectoire personnelle des candidat-e-s. Ainsi en est-il quand Wassila chante « Sur la route de Madison », un air qui a une résonance personnelle et proche de son vécu. Les autres interactions – et le choix des rôles – étaient plutôt des « cadeaux » du réel. Stéphane hésite à s’investir plus dans le brass band Valaisia que dans la comédie musicale car il est aussi un excellent musicien. Notre caméra a été témoin de son talent et de ses doutes tout au long de la série.
Vous filmez aussi des scènes très sympathiques et amusantes dans les coulisses du théâtre Barnabé le soir de la première…
Nous avons passé beaucoup de temps avec elleseux. On s’est vu régulièrement pendant neuf mois. Ayant participé moi-même à la création de certains décors-vidéo au Théâtre Barnabé par le passé, je pouvais facilement observer certaines interactions en coulisses. Je faisais moi-même partie de l’équipe pour ainsi dire du spectacle mis en scène. Je connais très bien les étapes, les différents rituels comme l’essayage des costumes, etc. Avec l’ingénieur du son Henri Michiels et le caméraman Geoffroy Dubreuil, nous formions une petite équipe très unie et pouvions observer et documenter toutes les interactions en coulisses.
Pouvez-vous me parler du documentaire que vous avez tourné en plus de la série en quatre épisodes ? Comment la série et le documentaire proprement dit se nourrissent l’un l’autre d’après vous ? Pourquoi est-ce que cela vaut la peine de regarder les deux ?
A l’origine, nous voulions distiller des informations à propos de la difficulté d’être un acteur de comédie musicale en Suisse romande. Le documentaire est un peu historique sur la comédie musicale, mais il contient aussi des portraits d’artistes. Il utilise des images d’archives que j’ai tourné quand je faisais moi-même de la comédie musicale. En plus, j’ai choisi pour illustrer certains propos des intervenants des morceaux évocateurs que j’ai tiré par exemple de Last Five Years, spectacle que j’ai produit et filmé en 2016. Ensuite nous avons fait composer une chanson par Joséphine Maillefer et Blaise Bersinger, qui fait office de fil rouge. Et le tournage de cette chanson a été tourné comme on filme les grosses productions américaines, en live. Par exemple quand Aude chante dans un train ou à côté d’un Selecta, elle chante vraiment à tue-tête. Il y a un petit côté artisanal. Que l’on n’aime ou pas la comédie musicale, la dimension de « rêve est très présente ». Il faut faire énormément de sacrifices pour y arriver. C’est valable pour le cinéma et le théâtre d’ailleurs. Pourquoi et comment faire ? Le rêve d’y arriver est-il trop grand ? Les sacrifices sont-ils trop énormes ? Car on est mal payé et on doit subir souvent le rejet dans cette activité ? En fait, la situation est la même que l’on soit à Paris, Londres, Broadway, Lausanne ou Genève. Il y a beaucoup d’appelés et très peu d’élus. Les gens qui vivent ce rêve savent qu’il n’est pas éternel. La voix change par exemple. A cinquante ans, une chanteuse ne pourra plus jouer le rôle de Maria dans West Side Story comme elle pouvait le faire dans sa vingtaine.
Les deux – la série et le documentaire – sont tout à fait complémentaires. En regardant les deux, on développe une compréhension globale. La RTS a su creuser le bon filon jusqu’au bout !

Quelle est la situation de la comédie musicale aujourd’hui en Suisse romande ?
Le théâtre Barnabé était au bord de la faillite en 2018. Maintenant, avec une nouvelle direction, la situation a été assainie. Dans le canton de Vaud et à Genève, il y a des revues. Dans ce genre, on est assez proche de la comédie musicale avec de la danse et du chant. Il s’agit de chants dont a changé les paroles pour raconter une satire politique ou sociale, avec des costumes et des décors un peu grandiloquents. Le style « Revue » a aussi failli mourir à un moment donné. Mais aujourd’hui, les revues se portent bien. Il y a même une revue valaisanne. Il y a beaucoup de spectacles musicaux qui se font, beaucoup de compagnies et d’écoles, etc. Est-ce que dans dix ans cela sera toujours le cas, je ne sais pas. Peut-être les acteurs et chanteurs travailleront-elles/ils tous au Théâtre Barnabé ou au Grand-Théâtre ? Alain Perroux, directeur du l’Opéra national du Rhin à Strasbourg, vient au Grand-Théâtre de Genève pour le diriger à partir de la saison 2026-2027. Il a instauré le fait de jouer une fois par année une création de comédie musicale, en choisissant parmi les classiques. Ces créations seront incarnées par des comédiens suisses ou étrangers, mais elles seront estampillées Grand-Théâtre. Le livre d’Alain Perroux (La Comédie musicale, mode d’emploi, 2009) qui traite de la comédie musicale, en particulier son histoire dans la sphère francophone, m’a inspiré à plusieurs niveaux. En France, la comédie musicale, l’opéra et l’opérette « se sont un peu bagarrés » au moment de l’émergence de la comédie musicale étasunienne comme on la connait aujourd’hui. Dans la sphère francophone on retient Starmania (1978) et de Les Misérables (1985). Quand les comédies musicales à l’américaine se sont mises à marcher dans les années 1990, les Français se sont adaptés avec Les dix Commandements, Notre Dame de Paris dans une optique très écrite et marketing. On prenait un excellent compositeur pour raconter une histoire telle ou telle. Aujourd’hui, il y a une scène de comédie musicale très vibrante. On vient de rejouer Les Misérables à Paris, une très belle reprise. Des superproductions américaines comme Sister Act et Mama Mia à Paris se sont jouées à guichet fermés. En Suisse romande, le marché est plus petit évidemment, mais il y a un vrai engouement. On peut presque parler d’un âge d’or. Il y a beaucoup d’artistes talentueux ayant travaillé à Paris qui reviennent ici. Il y a des propositions, des troupes, des écoles ; les théâtres sont moins frileux à programmer de la comédie musicale même si ces spectacles sont coûteux et pas toujours faciles à subventionner. Actuellement, le Théâtre Barnabé est géré par Noam Perakis et Céline Rey. Il propose une programmation très variée. Les gens se déplacent tout au long de l’année de toute la Suisse romande pour y voir de la comédie musicale.
Pour en revenir à la série, qu’allez-vous retenir personnellement de cette expérience ?
Tout d’abord elle était très agréable à vivre en tant que réalisateur. Ayant fait plutôt du cinéma documentaire d’auteur par le passé, je vois le potentiel d’une telle série comme « En route vers Broadway » qui est plus légère. Les archives de la RTS conserveront j’espère les images de notre série comme celles des coulisses d’un spectacle comme « Le grand Concert de Broadway ». Wassila, Victor et Stéphane reprendront leur rôle au Théâtre de Barnabé pendant deux semaines au mois d’avril prochain. En 2025, 5000 personnes sont venues y voir le spectacle. La série documentaire RTS peut aussi contribuer à amener du monde à aller au théâtre à Servion. Le format de la série documentaire permet de distiller des messages politiques et sociaux tout en restant grand public.