Joris Postema. Filmer l’impuissance, du code rwandais à l’inertie de l’Occident

Documentaire • Genève, carrefour des luttes et des consciences. Demain, un panel réunira trois figures aussi prestigieuses que complémentaires au FIFDH: Joris Postema, cinéaste de la réflexivité et de la zone grise, Pippi van Ommen, icône de la nouvelle résistance climatique, et Salomé Saqué, plume infatigable du journalisme engagé. A la croisée de l’activisme de terrain et du décryptage des structures de pouvoir, le parcours de Postema — des stades rwandais aux institutions occidentales — nous plonge dans une réflexion nécessaire sur l’impuissance et la dignité du combat.

Henk Ovink dans "The System" Copyright: Doxy Fixy

Le cinéma de Joris Postema est une entreprise de dévoilement. Des collines du Rwanda aux bureaux de l’ONU, le cinéaste néerlandais traque les mécanismes de contrôle — qu’ils soient politiques, sémantiques ou bureaucratiques — qui brident l’action individuelle. À travers une œuvre qui refuse les réponses simplistes, Postema interroge la place de l’individu engagé face à des cadres institutionnels qui semblent conçus pour s’auto-préserver plutôt que pour évoluer.

Le panel de Genève : faire face au “Système”

Demain, Joris Postema partagera la scène avec Salomé Saqué pour un panel très attendu. Leur rencontre est une évidence thématique. Saqué incarne cette génération de l’engagement qui se heurte à une hostilité brute. Lors d’un entretien mené en visioconférence, Postema souligne le « désillusionnement » de la journaliste face à un appareil judiciaire incapable de freiner le harcèlement massif et coordonné qu’elle subit de la part de l’extrême droite.

Ce harcèlement, visant à disqualifier la parole de Salomé Saqué par l’insulte, illustre la mécanique que Postema dénonce dans son dernier documentaire The System (2024). Ce film dépeint un environnement où la défense des droits humains expose l’individu à une violence que les structures de l’État peinent à sanctionner. Pippi van Ommen doit faire face à des défis comparables ; sa détermination l’a menée des blocages d’autoroute au « deep canvassing » (porte-à-porte), seule alternative face à l’immobilité d’un pouvoir sourd. À ses côtés, Henk Ovink et Tadzio Müler forcent l’admiration. Henk Ovink est un expert néerlandais de renommée mondiale, souvent surnommé le « diplomate de l’eau ». Son rôle consiste à conseiller les gouvernements et les institutions internationales (comme l’ONU) sur l’adaptation au changement climatique, en particulier face à la montée des eaux. On le voit naviguer dans les sommets internationaux et les grandes conférences bureaucratiques. La caméra capte son épuisement et sa frustration croissante face à la lenteur des processus diplomatiques. Tadzio Müller porte quant à lui un combat d’une lucidité poignante : activiste écologique de longue date, il observe et analyse avec amertume l’échec des luttes environnementales tout en se battant pour la dignité des homosexuels. Sa hantise, profonde et viscérale, reste le retour du fascisme en Allemagne, voyant dans l’inertie actuelle un terrain fertile pour les vieux démons de l’Europe.

Supporters of Rayon Sport dans FC Rwanda. Copyright: Doxy Fixy

FC Rwanda : De la retransmission sportive au décryptage politique

Le cheminement artistique de Postema est singulier. Avant de devenir documentariste, il a longtemps filmé des événements sportifs. Cette expertise technique lui a ouvert les portes du Rwanda en 2013, mais c’est là qu’il a compris que la caméra pouvait faire bien plus que suivre un ballon. Dans FC Rwanda, il utilise le football pour observer un pays en reconstruction.

Postema y porte un regard nuancé sur la gouvernance de Paul Kagame. Loin d’une critique unilatérale, il suggère que cette phase de contrôle social strict a pu être une clé nécessaire à la réconciliation nationale après l’innommable. Toutefois, le cinéaste semble souhaiter rester d’une vigilance absolue sur l’intention génocidaire de 1994, sans jamais invisibiliser la souffrance atroce subie par les Tutsis. Son apprentissage passe par la découverte des codes enfouis : en travaillant avec deux traducteurs (un Hutu, un Tutsi), il réalise que l’écart entre leurs interprétations des mêmes dialogues est « immense ». Là où l’un voyait une description neutre, l’autre percevait une charge héritée des traumatismes passés. Postema développe alors sa posture de « fausse naïveté » : il se met en scène comme celui qui apprend, pour laisser le spectateur entrevoir les non-dits derrière le calme apparent.

Stop Filming Us. Copyright: Doxy Fixy

Stop Filming Us : Le malaise du “Sauveur Blanc”

Cette réflexion culmine à Goma avec Stop Filming Us (2020). Le film a suscité de vives critiques de la part d’intellectuels experts de la décolonialité, qui lui ont reproché de recentrer le récit sur son propre malaise d’homme blanc occidental, risquant ainsi de re-narcissiser le regard colonial au lieu de s’effacer totalement. Postema assume ce risque pour mieux dénoncer l’économie de la misère entretenue par les ONG.

Le tournant majeur survient lorsqu’il accepte de perdre le contrôle en soutenant financièrement Stop Filming Us But Listen, réalisé par des Congolais.« Quand je leur ai dit que je leur donnais l’argent et la caméra pour faire leur propre film, ils m’ont regardé et m’ont dit : “D’accord, mais à une condition : on ne veut aucun de tes conseils. On ne veut même pas que tu viennes sur le montage.» En laissant les réalisateurs locaux ignorer ses conseils, Postema acte une véritable décolonisation de l’image : l’outil de production est enfin cédé à ceux qui possèdent les codes de leur propre réalité.

La résistance dans l’ambiguïté

Du contrôle politique au Rwanda à l’épuisement militant en Europe, l’œuvre de Joris Postema souhaite incarner un parcours de lucidité. S’il reconnaît que son travail reste empreint d’une certaine « ambiguïté morale » — étant notamment lui-même dépendant de financements occidentaux — il refuse le nihilisme. En filmant la fatigue de Henk Ovink et Pippi van Ommen ou la hantise de Tadzio Müller, il rend visible la dignité de la persistance. Son cinéma ne prétend peut-être pas changer le monde, mais il s’efforce de désigner précisément les verrous qui nous empêchent de le faire.