Pour commencer, pouvez-vous présenter votre travail et le contexte dans lequel vous l’avez réalisé ?
Cécile Piret Ma thèse de doctorat porte sur la conscience de classe d’ouvriers1 de la sidérurgie liégeoise, licenciés suite à l’annonce de nouveaux plans de restructuration en 2013 par ArcelorMittal dans le bassin liégeois. Je me suis demandé comment les ouvriers faisaient face aux transformations de leur entreprise ? Comment l’internationalisation et la financiarisation affectaient leur vision du monde, leurs interprétations du capitalisme ? En quoi cela façonnait, parmi les ouvriers, un rapport particulier aux syndicats et à l’engagement politique ou militant ? Autrement dit, je me suis demandé comment évoluait leur conscience de classe dans ce contexte de « restructurations permanentes » fortement défavorable au travail.
Le contexte académique et générationnel dans lequel j’ai commencé la thèse était caractérisé par une éclipse du marxisme et une mise à l’écart des théoriciens et des thématiques marxistes. C’était clairement le cas avec la conscience de classe, devenue absente des travaux sociologiques sur les mondes du travail. En somme, la conscience de classe avait disparu à la fois comme sujet de recherche et comme concept issu du marxisme, en particulier dans la sociologie francophone.
De quelle manière explorez-vous la manière dont la conscience de classe se traduit politiquement, par exemple par un vote pour la gauche ou la droite ?
Pour ce faire, il convient d’utiliser les travaux du marxiste italien Antonio Gramsci sur l’idéologie, le «sens commun» et la «pensée quotidienne». Son travail montre comment les consciences de classe sont façonnées par les luttes pour l’hégémonie, c’est-à-dire la manière par laquelle une classe sociale ou des fractions de classes en viennent à être dominantes en dirigeant la société vers leur projet politique et économique. L’hégémonie d’une classe peut prendre différentes directions. Stuart Hall analyse par exemple comment, en Grande-Bretagne, l’hégémonie sociale-démocrate, qui s’était imposée avec le parti travailliste comme la formation politique majoritaire d’après-guerre la plus crédible pour contenir les conflits de classes, a été remplacée en 1980 par le populisme de droite de Thatcher, dans une lutte pour former une nouvelle étape hégémonique.
Dès lors, pour Gramsci, les travailleurs ne méconnaissent pas tant la domination de classe comme chez Bourdieu mais y adhèrent parce qu’elle semble crédible. Cependant, en raison de la reproduction contradictoire et conflictuelle des rapports de classe sous le capitalisme, débouchant sur des crises cycliques, le consentement est instable, la crédibilité accordée à un projet politique est remise en question et c’est dans ces remises en cause de l’hégémonie que Gramsci considère la possibilité d’une émancipation et d’une conscientisation. Les partis et les syndicats sont alors des acteurs essentiels – des intellectuels organiques, dans ses propres termes – pour orienter et organiser les contestations dans un projet de société pour la classe ouvrière. Ils ne font pas qu’accroître la conscience de classes, mais lui donnent une direction par le fait d’adhérer à l’un ou l’autre horizon social.
Quels sont les résultats de votre enquête ? Que pouvez-vous dire sur la conscience de classe aujourd’hui ?
Mon enquête sur la conscience de classe a donc interrogé comment les contestations des restructurations donnent à voir des perceptions de la domination économique et les perspectives d’émancipation. Je n’ai pas postulé a priori la conscience de classe des ouvriers, j’ai cherché à interroger comment elle s’exprime concrètement, sans considérer qu’elle soit forcément une vision du monde homogène, mais en étant justement attentive aux contradictions et aux variations.
La tendance est cependant bien à une perte de pouvoir de négociation à l’échelle de l’entreprise. Particulièrement, l’internationalisation progressive de l’entreprise met à mal les leviers d’action historique de la concertation sociale en entreprise. C’est un phénomène que l’on observe dans les transformations de la structure de l’entreprise de manière générale : la concertation sociale en entreprise est mise à mal par différentes stratégies patronales. Avec l’éloignement des centres de décision, les syndicats font face à un patron absent qui préfère contourner la concertation sociale. De plus, avec l’internationalisation de la concurrence et des choix de localisation des investissements, les syndicats sont contraints de faire des concessions pour la sauvegarde de l’emploi.
Cependant, les ouvriers n’adhèrent pas aux discours de justification de l’entreprise consistant à présenter les restructurations comme une nécessité, mais au contraire s’indignent et dénoncent le capitalisme sauvage et prédateur d’ArcelorMittal. On retrouve parmi les ouvriers interrogés un sens spontané des antagonismes de classe, une forte distinction entre deux camps. Ils ont une conscience assez claire que l’accumulation et la concentration de la richesse dans les mains du patron et des actionnaires se font sur leur dos, par la dépossession de leur emploi.
En somme, ce que montre donc mon enquête sur la conscience de classe, ce n’est pas tant une perte de lecture d’un antagonisme de classes que la difficulté de se projeter dans un projet de société alternatif. Pour autant, cette adhésion à l’économie morale sociale-démocrate n’est pas figée, mais reflète un moment particulier de l’histoire et des conflictualités. Dans un contexte de poursuite d’attaques sur le travail, cette adhésion pourrait bien se fissurer et évoluer vers des radicalités nouvelles.
Vu le contexte politique actuel, que retirez-vous de votre enquête pour élaborer une vision du monde en rupture avec celle de la classe dominante ?
Je dirais deux choses. D’une part, il y a un intérêt à développer des enquêtes sur la conscience de classe afin de mieux appréhender les préoccupations des travailleuses et travailleurs et leurs visions du monde économique, y compris dans des secteurs d’activité et des situations de travail où l’acteur syndical est bien moins présent que dans le secteur de la sidérurgie. C’est en prenant pour point de départ les critiques, mêmes discrètes, les résistances déjà là, que l’on peut rendre compte d’une autre parole sur le travail et élaborer un projet politique qui n’ignore pas les consciences de classes actuelles. D’autre part, c’est peut-être banal mais, il me semble que mon enquête montre l’importance pour les individus de pouvoir se projeter dans un horizon social et politique clair.
Pour expliquer le succès de la droite et la défaite de la gauche, Thierry Bodson, à la radio, avait ainsi mentionné le fait que le PS avait un catalogue de revendications, mais pas de projet de société clairement identifiable. Face à la nouvelle hégémonie des droites, c’est une hégémonie de gauche, résolument engagée dans un référentiel ambitieux et ancrée dans les mondes du travail qu’il faut construire une hégémonie capable d’élargir les imaginaires politiques.