La Suisse est riche, mais injuste

Suisse • La Suisse est l’un des pays les plus riches du monde. Pourtant, comme le révèle une nouvelle anthologie, la plupart de ses citoyens profitent peu de cette richesse.(par Navin Sureskumaran, paru dans Jacobin.at)

(adobde stock, Siyue)

Quand on parle de la Suisse, les mots « richesse » et « neutralité » viennent souvent immédiatement à l’esprit. Le fonctionnement opaque des banques suisses et le recours aux sociétés écrans sont bien connus. Parallèlement, la Suisse se perçoit comme une oasis à l’écart des affaires mondiales. Cette image paradoxale est analysée dans l’anthologie Le capitalisme suisse : une réussite en temps de crise. Dans cet entretien, les directeurs de publication Arman Spéth, Dominic Iten et Lukas Brügger analysent pourquoi l’image d’une Suisse neutre et humanitaire relève du mythe et ce qui constitue la spécificité du capitalisme suisse.

Histoire ou mythe ? C’est la question que vous posez en introduction de votre ouvrage collectif. La Suisse est un centre presque exemplaire du monde capitaliste, ce qui explique précisément pourquoi elle est entourée de mythes. De quels mythes parle-t-on ?

La construction idéologique de l’identité par le biais des mythes n’est pas propre à la Suisse, mais constitue un aspect commun à la construction nationale bourgeoise. Les mythes sont liés à des phénomènes du réel ; ils naissent des conditions sociales elles-mêmes, offrent des schémas d’interprétation et des pistes d’action, et mêlent fiction et vérité. Ils peuvent évoluer et être invoqués dans différents contextes historiques par divers intérêts.

Ainsi, les mythes entourant la Suisse s’appuient eux aussi sur les particularités de ce petit Etat helvétique, mais ceux-ci sont détachés de leur développement historique et de leur contexte social, et intimement liés à des récits, interprétations et explications idéologiques. Par exemple, on trouve l’idée d’une Suisse prospère ayant atteint la stabilité et la prospérité grâce à des vertus telles que la diligence, la ponctualité, la fiabilité et la discrétion, ainsi qu’à la démocratie directe et à une neutralité tournée vers les valeurs humanitaires. On rencontre beaucoup moins souvent la représentation suivante : la Suisse, petit pays capitaliste central économiquement puissant, tire profit des inégalités structurelles du commerce mondial et de la répartition asymétrique des charges écologiques et sociales.

Tous les citoyens suisses ne bénéficient pas de cette position avantageuse dans le commerce mondial, loin de là. Voici deux exemples : si l’on exclut les actifs des fonds de pension, 55 % de la population adulte possède un patrimoine moyen inférieur à 7’500 francs suisses, comme le démontrent Hans Baumann et Robert Fluder dans leur contribution sur la perpétuation des inégalités et des structures de classes.

Par ailleurs, Mascha Madörin, pionnière de l’économie féministe en Suisse, souligne que les femmes consacrent plus de 80 % de leur temps de travail, rémunéré ou non, aux services personnels et domestiques (également appelés travail de soins) – un déséquilibre flagrant entre les sexes. De plus, les femmes en Suisse gagnent environ 100 milliards de francs suisses de moins que les hommes chaque année.

Le mythe d’une Suisse vertueuse et prospère repose certes sur un niveau de vie matériel moyen relativement élevé, mais il occulte le fait que celui-ci dépend largement du succès du capital suisse sur un marché mondial structurellement inégalitaire, et que les différentes classes sociales en Suisse bénéficient de ce succès, parfois de manière exubérante, parfois à peine.

L’historicisation des origines et du développement du capitalisme suisse présentée dans votre ouvrage est saisissante. Elle soulève une question : comment ce modèle s’inscrit-il dans le contexte historique spécifique du capitalisme suisse ? Quelles différences existe-t-il par rapport aux autres pays du centre capitaliste ?
L’idée que le capitalisme suisse soit un modèle d’économie centralisée est une simplification excessive. Il présente néanmoins certaines caractéristiques idéales : notamment, la position dominante du capital suisse sur le marché mondial reflète les inégalités et les structures hiérarchiques propres au capitalisme à l’échelle mondiale. L’article d’Arman Spéth et Michael Graff montre que le nombre d’employés dans les filiales suisses à l’étranger est passé de 575’000 en 1985 à près de 2,3 millions en 2022. Par ailleurs, l’analyse d’Anke Schaffartzik, Hanspeter Wieland et Christian Dorninger démontre qu’en 2020, 5,7 millions de personnes ont travaillé hors de Suisse pour satisfaire la demande finale suisse. Autrement dit, davantage de personnes ont travaillé à l’étranger pour répondre à cette demande que n’en ont été employées en Suisse même !

Dans le même temps, la Suisse, comme toute société capitaliste, présente des caractéristiques spécifiques forgées par l’histoire. De nombreuses contributions réunies dans cet ouvrage éclairent la diversité des conditions historiques qui ont façonné l’émergence et le développement du capitalisme suisse. Elles abordent des sujets aussi variés que l’importance du commerce alpin pour l’essor des centres commerciaux, le rôle du mercenariat dans les débuts du capitalisme, la position de la Suisse dans les conflits entre grandes puissances européennes et le développement du concept opportuniste de neutralité. Parmi les autres thèmes traités figurent la transition de la Suisse vers un capitalisme fossile et un impérialisme écologique, l’évolution des taux de profit et des inégalités depuis la Seconde Guerre mondiale, ainsi que les défis actuels auxquels est confronté le « modèle de réussite » suisse dans un ordre mondial de plus en plus structuré en blocs.

Ceci révèle les particularités du capitalisme suisse, telles que l’influence de sa taille réduite, de son fédéralisme et de son multilinguisme sur le système politique et le marché médiatique suisse, lesquelles sont toutefois toujours intimement liées au contexte capitaliste mondial et aux dynamiques de crise inhérentes aux modes de production capitalistes. Historiciser et comprendre l’intégration de la Suisse dans l’économie politique mondiale est essentiel pour déconstruire les idées reçues et les confronter à la réalité.

J’aimerais revenir sur les rapports de classes en Suisse, évoqués précédemment. Les contributions relatives aux structures sociales et aux rapports de classes démontrent que la Suisse, pays prospère, est loin d’être un îlot de prospérité pour tous. Quelles sont les « réelles différences» en Suisse ?

Wolfgang Fritz Haug a déclaré : « Les appareils idéologiques bourgeois organisent le silence agressif qui entoure les rapports de classes capitalistes. » En Suisse, ce silence était palpable. Il renforce le mythe nationaliste d’un bloc homogène de prospérité. Diverses contributions éclairent la structure sociale et de classe, le développement des inégalités, la politique migratoire et l’économie du soin et du soutien, brisant ainsi ce silence.

Les exemples suivants, tirés des contributions à l’ouvrage collectif consacré à la structure des classes et aux inégalités en Suisse, illustrent les inégalités dans le pays et complètent les chiffres mentionnés en introduction : 1 % des contribuables du secteur privé possèdent plus de 42 % du patrimoine net, tandis que plus de la moitié des contribuables, pris ensemble, en possèdent moins de 1,5 %, écrit le sociologue émérite Ueli Mäder dans sa contribution. Nombre d’entre eux dépendent d’aides sociales, qui se traduisent par des dépenses publiques constantes, lesquelles, selon Mäder, représentaient 20,5 % du produit intérieur brut entre 2005 et 2020, soit jusqu’au début de la pandémie de COVID-19.

Depuis les années 1990, l’écart entre la croissance des salaires réels et la productivité du travail s’est considérablement creusé, comme le démontrent Hans Baumann et Robert Fluder dans leur article. Une comparaison de l’évolution des salaires réels et de la productivité du travail depuis 1991 révèle une redistribution frappante : des salaires aux profits, aux revenus du patrimoine et aux plus hauts revenus. Il est particulièrement frappant de constater que depuis le milieu des années 1990, les salaires les plus élevés – notamment ceux des 0,1 % et 1 % les plus riches – ont progressé bien plus rapidement que le salaire médian. De plus, les 10 % les plus fortunés détiennent une part bien plus importante du revenu total, soit près d’un tiers, que la moitié la plus pauvre de la population, qui doit se débrouiller avec moins d’un quart.
Vous avez consacré la dernière partie de votre ouvrage à la question du champ d’action au sein de la politique institutionnelle suisse. La démocratie suisse est souvent admirée à l’international par la gauche, car la démocratie directe implique la possibilité d’un changement politique concret. Pourtant, les forces de gauche en Suisse n’ont jusqu’à présent guère obtenu de succès dans ce domaine. Dans quelle mesure cela peut-il être attribué aux spécificités du capitalisme suisse ? Quel rôle joue la forme du politique dans l’économie politique suisse ?

Le système politique suisse se caractérise non seulement par une démocratie directe relativement marquée et une structure fédéraliste, mais aussi par le principe du consensus, une pratique où l’opposition officielle est inexistante. La démocratie directe apparaît comme un processus par lequel tous les acteurs politiques sont intégrés aux institutions et les préoccupations de la population sont prises en compte dans le débat politique. Les mécanismes de maintien de la paix sociale sont particulièrement bien ancrés en Suisse, et le concept de « pouvoir du peuple » y est largement répandu.

L’entretien avec les chercheurs Matthias Leimgruber et Stéphanie Ginalski, inclus dans l’anthologie, illustre clairement comment vérité et fiction s’entremêlent, même dans le contexte de la démocratie directe. Il est pertinent de citer un extrait de cet entretien : « Bien que le pouvoir politique soit moins concentré institutionnellement depuis le XIXe siècle, grâce au fédéralisme et à la démocratie directe, que dans d’autres pays, cela ne signifie pas que le pouvoir de décision réside entre les mains de l’électorat. C’est un mythe, car la Suisse a aussi ses élites. Et au sein de ces élites, les élites économiques jouent un rôle clé dans le développement de l’économie capitaliste. »

Le fait que la Suisse ait jusqu’à présent bénéficié d’une vie sociale et politique relativement apaisée a probablement contribué à alimenter les mythes entourant la démocratie directe. Ceci s’inscrit dans le contexte de l’intégration économique du capitalisme suisse à l’économie politique mondiale et de la robustesse de son économie. Conjuguée aux mécanismes d’intégration démocratique directe, cette situation favorise un haut degré de conformisme politique, qui influence également les politiques des sociaux-démocrates et des syndicats : le partenariat social est ici le concept clé. Ce phénomène contribue lui aussi au mythe d’une Suisse homogène jouissant d’une prospérité relative.

Que peut faire la gauche dans cette situation ? Nous avons interrogé Franco Cavalli, qui a défini pendant des décennies les priorités de la gauche au sein de l’appareil d’Etat suisse. Il propose une approche à deux volets. La Suisse, contrairement à la plupart des autres pays, ne connaissant pas d’alternance entre gouvernement et opposition, la gauche radicale ne devrait pas exclure catégoriquement une participation au gouvernement aux niveaux cantonal et fédéral, pourvu que des réformes d’envergure soient possibles. Parallèlement, elle ne doit pas renoncer à son rôle de force d’opposition à la société capitaliste, que ce soit par le biais d’initiatives, de référendums, de manifestations ou en collaborant avec des groupes extraparlementaires et des syndicats de gauche. La pertinence d’une participation au gouvernement dépend en définitive du contexte historique et des rapports de force en vigueur dans la société.

Si la démocratie directe mérite d’être davantage développée, la situation actuelle, où la droite domine, démontre son inefficacité dans ce contexte particulier. Il ne faut pas oublier un point essentiel : l’intégration de la Suisse à la compétition internationale et les contraintes économiques qui en découlent limitent considérablement la marge de manœuvre des acteurs politiques. Cela se manifeste clairement dans la dynamique de crise actuelle du capitalisme mondial et les turbulences qui en résultent, au sein desquelles la Suisse oscille, donnant naissance à de nouveaux mythes et constructions idéologiques mêlant vérité et fiction – un phénomène que l’on observe de manière symptomatique et exemplaire dans les débats actuels autour d’un tournant historique, un sujet même abordé au sein de la gauche suisse.

Arman Spéth, Dominic Iten, Lukas Brügger,Schweizer Kapitalismus Erfolgsmodell in der Krise, Mandelbaum verlag, 258p, 2025

https ://jacobin.de/artikel/schweiz-banken-reichtum-neutralitaet-ungleichheit-finanzwesen-klassengesellschaft-kapitalismus