Francis Ford Coppola. Maître de l’indépendance et du tragique étasunien

Cinéma • Une rétrospective exceptionnelle aux Cinémas du Grütli jusqu’au 5 mars offre une immersion rare dans la filmographie du géant du septième art Francis Ford Coppola.

Coup de cœur (One from the Heart), 1982. Nastassja Kinski et Frederic Forrest.

Francis Ford Coppola est un cinéaste avant-gardiste ayant profondément marqué l’histoire du cinéma – commercial et indépendant – par son audace conceptuelle et formelle ainsi que par la beauté de ses films. Il a joué un rôle crucial dans le « Nouvel Hollywood », contribuant à une révolution aussi bien structurelle qu’esthétique aux côtés de personnalités telles que Martin Scorsese ou George Lucas, tout en dialoguant avec des cinéastes ayant marqué le cinéma indépendant comme John Cassavetes, Robert Altman, Sidney Lumet, William Friedkin (maître du réalisme viscéral) ou Peter Bogdanovich. Dans le documentaire “Une décennie sous influence” de Richard LaGravenese et Ted Demme, on comprend notamment comment cette génération, brillamment dépeinte, a fait exploser les carcans pour établir un point de vue d’auteur là où la standardisation régnait en maître.

Le réalisateur-chercheur

Pour Coppola, la direction d’un film n’est que la partie émergée de l’iceberg. Passionné de lecture, l’étape du travail créatif qu’il affectionne le plus est celle de la recherche. Avant de passer à l’exécution, il s’immerge dans la littérature et l’histoire. Cette pratique rigoureuse est la source de la richesse polymorphe remarquable de ses films : l’objectif n’est pas d’adapter des livres, mais plutôt de les utiliser comme de véritables ateliers d’idées et de créativité.

L’indépendance comme destin

En 1969, Coppola fonde American Zoetrope. Il rêve d’un studio dirigé par des artistes, loin de la tyrannie des « cols blancs ». C’est dans cette perspective qu’il réalise The Rain People (1969). Le scénario est d’une modernité frappante : Natalie, une femme au foyer enceinte, paniquée par l’idée d’être emprisonnée dans son rôle domestique, quitte son mari un matin pour prendre la route sans but précis. En chemin, elle recueille “Killer” (James Caan), un ancien joueur de football dont les facultés mentales sont restées bloquées à l’enfance à la suite d’un accident. Ce film de « guérilla », tourné en caravane à travers les États-Unis, pose les jalons de son art : une exploration de la solitude et de l’incommunicabilité entre les êtres. Le film montre aussi que la liberté a un prix — l’errance — et que les êtres humains sont comme des “gens de la pluie”, faits de reflets et de fragilité. Coppola délaisse déjà les structures narratives rigides d’Hollywood pour capter une vérité humaine brute.

Le Parrain (The Godfather), 1972. Marlon Brando et Salvatore Corsitto.

Violence et critique sociale : le choc du Parrain

The Rain People captait la fragilité de l’individu. Avec l’immense succès du Parrain (1972), Coppola déploie sa vision à l’échelle du mythe. On voit éclore dans ce film l’un des aspects les profonds et novateurs de son cinéma, son traitement de la violence. Si on la compare à la sauvagerie nihiliste d’un Sam Peckinpah ou à la violence ludique et post-moderne d’un Quentin Tarantino, la violence chez Coppola est tragique, structurante et indissociable d’une critique du rêve américain. Elle est le prix du pouvoir. Puisant dans le clair-obscur des maîtres classiques comme Rembrandt, le cinéaste sculpte les visages dans l’obscurité, faisant de la lumière le révélateur d’une dualité morale. Cette capacité à rendre la violence “solennelle” et presque inévitable est le propre de sa mise en scène : elle n’est jamais gratuite, elle est le moteur d’une chute spirituelle. Le capitalisme, quant à lui, est représenté comme un système mafieux impitoyable où la réussite nécessite de renoncer à toute forme d’éthique.

Le paradoxe du modèle économique : entre dettes et ambitions

Sa stratégie d’indépendance s’élabore dans la tension permanente entre son ambition artistique et les réalités du marché. Contrairement à ses contemporains qui s’accommodent de cachets confortables, Coppola réinvestit systématiquement les profits de la trilogie du Parrain pour autofinancer son utopie : le studio American Zoetrope. Il veut posséder ses négatifs et ses outils de production. Mais cette quête d’autonomie totale est un pari risqué : pour rester libre, il s’endette personnellement de façon colossale. En devenant son propre banquier, il se hisse aux sommets de la création tout en dansant au bord du gouffre financier.

L’ombre de Joseph Conrad : Apocalypse Now 

Avec Apocalypse Now (1979), la portée critique de son œuvre acquiert une dimension universelle. Le film tire sa profondeur abyssale du roman de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres. Coppola transpose l’odyssée de Marlow — ce marin européen remontant le fleuve Congo pour retrouver Kurtz, un agent de commerce d’ivoire devenu un demi-dieu sanguinaire — au chaos de la guerre du Vietnam. Comme chez Conrad, le thème de la ruine morale est omniprésent. Le voyage est une descente aux enfers : plus on s’enfonce dans la jungle, plus les structures de l’Occident s’évaporent. Le protagoniste découvre que Kurtz a abandonné toute retenue pour embrasser une violence pure et archaïque. La version « Redux » du film – montage étendu et restauré par le cinéaste vingt ans plus tard – renforce encore cette critique de l’absurdité coloniale et du délitement des consciences face à l’horreur.

Apocalypse Now, 1979. Martin Sheen.

La tendresse des marginaux : The Outsiders

Après le séisme financier de Coup de Cœur (1982), Coppola est contraint de tourner pour rembourser ses dettes. Pourtant, il insuffle une humanité bouleversante à The Outsiders (1983). Adapté d’un roman de S.E. Hinton, le film suit deux bandes rivales de jeunes à Tesla, dans l’Oklahoma des années 60. Inspiré par le lyrisme flamboyant d’un Nicholas Ray et l’ampleur visuelle d’un Victor Fleming, Coppola y filme l’amitié masculine avec une sensibilité rare. Il capte la fragilité des jeunes garçons et leur besoin désespéré de famille. Cette veine se poursuit avec Peggy Sue s’est mariée (1986). Sous l’apparence d’une comédie nostalgique sur une femme retournant dans son passé lycéen, Coppola livre une réflexion profonde sur le temps et les choix de vie. Il y traite la vulnérabilité avec la dignité des grands classiques de l’âge d’or hollywoodien, prouvant que même dans la commande, il reste un auteur total.

Rusty James (Rumble Fish), 1983. Matt Dillon.

Cotton Club : Le miroir d’une Amérique divisée par la ségrégation

Cotton Club (1984) est l’un de ses créations les plus politiquement engagés. Derrière le vernis insouciant des spectacles de music-hall, Coppola livre une image sans concession des tensions sociales et raciales des années 30. Le film souligne le fossé entre les clubs de Harlem et ceux de Broadway. Il souligne sans ambages le racisme antinoir : les artistes de couleur sont célébrés sur scène, mais ils ne sont pas autorisés à se mêler au public blanc. On perçoit aussi une hostilité manifeste envers les Juifs, ainsi qu’une déshumanisation des femmes, très souvent considérées comme des trophées ou des objets par les hommes en position de pouvoir. En conjuguant le battement de pieds des claquettes avec ceux des crépitements des mitraillettes, Coppola nous fait comprendre que le divertissement américain est fondé sur un socle de violence et d’exclusion. L’idéaliste (1997), adapté de John Grisham, s’inscrit dans la lignée du cinéma moral d’un Sidney Lumet : Coppola y filme la lutte d’un jeune avocat contre un système d’assurance broyeur d’individus. Comme celui du monde du spectacle dépeint dans Cotton Club, celui de la loi aux États-Unis est souvent le théâtre d’un ostracisme social violent.

Une question de famille

On ne peut appréhender l’œuvre de Coppola sans tenir compte du rôle central que joue pour lui la famille. D’après lui, le cinéma est une extension du foyer. Il a intégré sa famille à son œuvre : sa fille Sofia Coppola, qui est devenue une réalisatrice de renom, ou son neveu Nicolas Cage. Ce collectif forme une communauté artistique soudée, apportant à ses œuvres cinématographiques une dimension humaine et un désir ardent de partage.

Renaissance par le biais de la vigne et conquêtes finales.

Comment ce géant du cinéma a-t-il préservé sa liberté après des échecs financiers retentissants ? La réponse est enfouie dans le sol. En investissant dans des vignobles de la Napa Valley, Coppola a bâti un empire qui lui a permis de redevenir son propre mécène grâce à la valeur foncière générée. Libéré de Hollywood, il se tourne vers une trilogie intime et expérimentale. L’Homme sans âge (2007) explore la quête d’immortalité. Ce questionnement sur la mémoire et la création est prolongé avec Tetro (2009) et Twixt (2011).

L’Homme sans âge (Youth Without Youth), 2007. Alexandra Maria Lara et Tim Roth.

Ces œuvres, financées par sa fortune vinicole, cherchent à capturer le « flux de la conscience » avant d’aboutir à la fable futuriste Megalopolis (2024). Ce projet colossal, où une New York réinventée en “Nouvelle Rome” devient le théâtre d’une lutte entre utopie technologique et corruption politique, est l’ultime geste du patriarche. Le film déroute par sa forme hybride — mêlant collages visuels et réflexions philosophiques — mais il constitue l’aboutissement de ses aspirations initiales : prouver que le cinéma est une matière à penser le futur. En finançant ce rêve par ses propres vignobles, il achève la démonstration de sa théorie selon laquelle l’artiste doit posséder ses propres outils pour rester un chercheur libre. Car au-delà du metteur en scène, Coppola s’impose comme le théoricien de sa propre épopée. Son attitude de chercheur, documentée avec une précision quasi scientifique dans ses célèbres carnets de travail et ses bonus DVD (véritables traités de cinéma), révèle une quête permanente : celle d’un art total et vivant. Pour lui, le film n’est jamais un objet fini, mais une matière organique qu’il n’hésite pas à réopérer — comme en témoigne la version “Redux” de The Outsiders — pour en extraire une vérité plus pure.

À travers une sélection foisonnante — des fresques criminelles aux œuvres plus intimes comme Peggy Sue s’est mariée ou L’Idéaliste — le public genevois est invité à redécouvrir l’œuvre d’un cinéaste dont l’ambition et la liberté n’ont cessé de défier les conventions de Hollywood.

Rétrospective aux Cinémas du Grütli de Genève jusqu’au 5 mars.

 

Bibliographie sélective

Sam Wasson, The Path to Paradise: A Francis Ford Coppola Story (2023), Harper, 2023. L’ouvrage le plus récent et sans doute le plus éclairant sur la création d’American Zoetrope. Il documente avec précision sa lutte pour l’indépendance artistique.

Peter Cowie, Coppola: A Biography, Da Capo Press (réédition augmentée, États-Unis), (1990/2020). Traduction française aux Éditions Ramsay (1990) sous le titre Coppola. Cowie a suivi Coppola sur plusieurs décennies et analyse avec finesse le passage du cinéma classique à ses expérimentations plus personnelles.

Peter Biskind, Le Nouvel Hollywood : Coppola, Lucas, Scorsese, Spielberg… la révolution d’une génération, Simon & Schuster (Etats-Unis), 1998. Édition française : Le Cherche Midi (2002) / Points (Poche). Un classique pour comprendre le contexte sociopolitique des années 70, bien que Coppola ait souvent contesté la vision parfois “scandaleuse” qu’en donne l’auteur.

Eleanor Coppola, Notes : Sur la réalisation d’Apocalypse Now, Simon & Schuster (États-Unis), 1979. Édition française : Flammarion (2011) ou Sonatine (2011). Le journal de bord de sa femme. Un témoignage poignant sur le coût humain et financier de la création d’un chef-d’œuvre.