Alors que les négociations se poursuivent aux Nations unies autour d’un traité contraignant sur les entreprises transnationales et les droits humains, des représentants de communautés de pêcheurs issues de trois continents dressent le même constat: derrière des conflits qui paraissent locaux se cache une architecture mondiale qui privilégie les profits des grandes entreprises au détriment des droits des populations et de la protection des écosystèmes.
De l’Afrique du Sud au Chili en passant par le Sri Lanka, responsables d’organisations de pêcheurs et mouvements sociaux décrivent un phénomène commun: la privatisation progressive des biens communs, l’expansion des activités extractives et l’affaiblissement des modes de vie traditionnels liés à la mer.
Pour Sibongokuhle Gumede, coordinatrice de projets de Masifundise en Afrique du Sud, l’un des principaux problèmes réside dans la tendance des gouvernements à considérer la pêche uniquement comme une activité économique, en oubliant sa dimension culturelle, historique et alimentaire. Sous la bannière de la «blue economy», ou économie bleue, des communautés entières voient leur accès à la mer se réduire tandis que progressent les projets d’extraction de pétrole, de gaz et de grandes infrastructures.
Selon Carmen Mannarino, directrice de Masifundise Afrique du Sud, cette dynamique se traduit également par une appropriation croissante des espaces maritimes par des intérêts industriels et financiers. L’océan est de plus en plus considéré comme un espace destiné à la production de valeur économique plutôt qu’un bien commun essentiel à la survie et à l’alimentation des populations côtières.
Chiloé, laboratoire de la privatisation
Au Chili, Marcela Ramos, membre de l’Assemblée des femmes insulaires pour les eaux de Chiloé et dirigeante du Forum mondial des peuples pêcheurs (WFFP), identifie l’origine du problème dans la privatisation de la mer et la concentration des droits d’exploitation entre les mains de quelques grands groupes économiques.
L’expansion de l’aquaculture industrielle du saumon constitue, selon elle, l’expression la plus visible de ce modèle. La production intensive a profondément transformé les espaces marins du sud du pays par l’utilisation massive d’antibiotiques, l’accumulation de déchets et la dégradation des écosystèmes côtiers.
Marcela Ramos dénonce également l’influence politique exercée par les grandes entreprises du secteur, souvent liées à des capitaux norvégiens, japonais ou canadiens. Tandis que les profits quittent les territoires, les communautés locales doivent supporter les conséquences environnementales et sociales de cette industrie.
Dette, austérité et dépossession
Au Sri Lanka, la situation est intimement liée à plusieurs décennies de réformes néolibérales et d’ouverture économique.
Herman Kumara, secrétaire général du WFFP et dirigeant du National Fisheries Solidarity Movement, explique que la crise économique ayant conduit le pays à la faillite a accéléré la cession de ressources naturelles à des investisseurs privés et à des projets soutenus par les institutions financières internationales.
Des mangroves transformées en fermes aquacoles, des zones côtières converties en mégaprojets immobiliers et le déplacement de communautés de pêcheurs font désormais partie d’un processus qui menace directement la souveraineté alimentaire et les moyens de subsistance de milliers de familles.
«Nous ne perdons pas seulement des ressources. Nous perdons nos territoires, notre culture et notre identité», résume-t-il.
L’ultime frontière du capital
Malgré la diversité des contextes nationaux, les intervenants identifient des mécanismes récurrents.
L’ouverture économique promue au nom du développement, l’arrivée de multinationales, l’affaiblissement des réglementations environnementales et la subordination des droits collectifs aux intérêts privés constituent des éléments communs.
Pour Carmen Mannarino, l’océan est devenu la nouvelle frontière de l’extractivisme mondial. Après des décennies d’exploitation intensive des ressources terrestres, les grandes entreprises se tournent vers les espaces marins, profitant de vides juridiques et de cadres réglementaires insuffisants.
Dans ce contexte, l’économie bleue fonctionne souvent comme un récit légitimateur de nouvelles formes d’appropriation des biens communs.
Le problème de l’impunité
Pour les mouvements de pêcheurs, l’enjeu central demeure l’absence de mécanismes efficaces permettant de tenir les entreprises transnationales responsables de leurs actes.
Herman Kumara cite notamment le cas du navire X-Press Pearl, incendié en 2021 au large des côtes sri-lankaises. L’accident a provoqué une pollution majeure qui a affecté les moyens de subsistance de milliers de pêcheurs. Pourtant, malgré les décisions de justice nationales, obtenir une réparation effective reste extrêmement difficile.
Cette situation met en lumière une contradiction fondamentale: alors que les investissements bénéficient de protections juridiques solides à l’échelle internationale, les communautés touchées par des catastrophes environnementales ou des violations des droits humains rencontrent d’immenses obstacles lorsqu’elles cherchent justice.
Les multinationales peuvent multiplier les filiales, déplacer leurs responsabilités d’un pays à l’autre et échapper plus facilement aux sanctions.
Une bataille juridique et politique
C’est pourquoi les organisations présentes à Genève considèrent l’adoption d’un traité véritablement contraignant comme une nécessité. Parmi leurs revendications figurent la création de mécanismes internationaux de réparation, l’établissement de juridictions capables de juger les entreprises transnationales et la reconnaissance de la primauté des droits humains sur les intérêts économiques.
Pour les mouvements sociaux, l’enjeu dépasse largement l’adoption d’un nouvel instrument juridique. Il s’agit de transformer un ordre international qui protège davantage les investissements que les populations qui en subissent les conséquences.
Une lutte qui se joue aussi sur le terrain
Les personnes interrogées insistent toutefois sur un point essentiel: l’avenir du traité ne se décidera pas uniquement dans les salles de négociation. Sa portée dépendra également de la capacité des communautés à s’organiser, à se mobiliser et à rendre visibles des conflits souvent absents des grands médias.
La participation directe des pêcheurs et des pêcheuses aux négociations constitue déjà une avancée politique majeure. Pour la première fois, des communautés directement affectées par l’expansion des multinationales prennent part de manière structurée à un débat susceptible de redéfinir les relations entre pouvoir économique, droits humains et souveraineté populaire.
Car derrière chaque discussion juridique demeure une question fondamental : qui a le droit de décider de l’avenir des mers, des territoires et des biens communs? Pour les peuples pêcheurs réunis à Genève, cette décision ne peut être laissée aux multinationales.