Nestlé: quand le conflit social révèle le pouvoir d’une multinationale à Bugalagrande

International • En Colombie, des salariés de l’usine Nestlé de cette cité ont entamé une grève de la faim pour obtenir la réintégration de travailleurs, le paiement de salaires et une aide aux familles frappées par le séisme d’août 2026. Les accusations formulées par leur syndicat mettent en lumière une question qui concerne aussi le public suisse: jusqu’où une multinationale peut-elle faire porter aux travailleurs le coût d’une crise? (par Elena Rusca)

(Sinaltrainal Bugalagrande)

A huit heures, le 28 octobre 2026, des membres de Sinaltrainal ont installé une tente devant l’usine Nestlé de Bugalagrande, dans le département colombien du Valle del Cauca. Leur grève de la faim vise à obtenir la levée de suspensions de contrats, le versement des salaires et des prestations sociales, ainsi que des mesures pour les familles touchées par le séisme du 10 août.

Le syndicat réclame aussi le remboursement de prêts destinés à réparer des logements endommagés, la réactivation de droits négociés pour les retraités et des informations sur les assurances couvrant les dégâts de l’usine. Il demande enfin le respect du repos dominical et des jours fériés, ainsi que la reconnaissance des instances de représentation syndicale.

Sinaltrainal affirme que plus de 141 salariés ne peuvent actuellement pas travailler, que plus de 380 contrats ont été suspendus à Bugalagrande jusqu’au 30 septembre 2026 et que plus de 200 autres l’ont été à l’usine Comestibles La Rosa, à Dosquebradas. Ces chiffres, avancés par le syndicat, doivent être précisés publiquement: combien de personnes sont concernées, dans quels établissements et sous quel régime? La transparence est une condition élémentaire pour comprendre le conflit et en débattre.

Le coût de la crise

Le séisme a aggravé une situation sociale déjà tendue. Selon le syndicat, des salariés privés de revenus doivent aussi faire face aux dégâts subis par leurs logements. La question ne se limite donc pas à la continuité de la production: elle porte sur la répartition des pertes et des risques entre une entreprise internationale et les communautés qui dépendent de ses activités.

Sinaltrainal conteste les suspensions et demande le rétablissement des contrats ainsi que l’exécution des engagements qu’il estime conclus. Nestlé doit préciser publiquement sa position: les raisons des suspensions, leur durée, les mesures prises pour les salariés et les modalités d’aide aux familles sinistrées. Sans données accessibles et sans négociation, l’incertitude est reportée sur les travailleurs et leurs proches.

C’est là que le débat dépasse le portail de l’usine. Pour le public suisse, Nestlé n’est pas une abstraction économique: c’est une entreprise née en Suisse, dont la puissance mondiale s’appuie sur des chaînes de production et des sites implantés dans de nombreux pays. Les principes affichés au siège ne peuvent être dissociés des pratiques dénoncées sur le terrain. Une politique de responsabilité sociale se mesure moins à ses déclarations qu’à la manière dont sont traités les salariés lorsqu’une crise survient.

Une protestation sous pression

Sinaltrainal affirme que, le 29 octobre, des policiers armés sont venus à la tente, ont photographié et filmé les grévistes et ont menacé de les évacuer de force. Le syndicat décrit également l’arrivée de militaires puis de policiers au début de la mobilisation.

Ces accusations doivent être examinées et éclaircies. Les autorités ont le devoir de protéger l’intégrité des grévistes et de garantir leurs droits d’association et de protestation. La présence des forces de sécurité ne saurait devenir un instrument de pression contre une mobilisation pacifique.

Le 31 octobre, selon le syndicat, une boîte contenant du poulet et des boissons gazeuses a été apportée à la tente avec ce message: «Je sais que vous ne les accepterez pas, mais l’entreprise vous envoie cela, à vous les grévistes.» Sinaltrainal affirme que, dans cette même période, un salarié a été hospitalisé et opéré et qu’un autre a été transporté en ambulance. Le document syndical identifie ce dernier comme César Jiménez.

A ce stade, ces éléments ne permettent pas d’établir un diagnostic médical ni de démontrer un lien de cause à effet entre la remise de nourriture et l’état de santé du travailleur. L’identité de la personne ayant apporté la boîte et l’origine du message ne sont pas non plus établies indépendamment. L’attribution à l’entreprise relève de la dénonciation syndicale et appelle une réponse claire de Nestlé. Mais l’épisode, tel que le décrit le syndicat, condense le climat de défiance. Dans une grève de la faim, apporter de la nourriture en anticipant le refus peut être vécu comme une provocation. Ce geste prend une portée particulière dans un conflit où les salariés disent subir à la fois la perte de revenus, les conséquences d’un séisme et l’absence de dialogue. «La dignité des travailleurs ne s’achète pas avec un morceau de poulet», dénonçait une banderole devant l’usine.

La responsabilité d’une multinationale

Sinaltrainal a demandé l’intervention de la Défenseure du peuple et du ministère du Travail colombien. Il réclame des mesures de protection et une rencontre avec la direction de Nestlé afin de discuter des contrats suspendus et des autres revendications. Le syndicat mentionne également une mesure judiciaire conservatoire concernant la représentation syndicale.

La grève de la faim met en danger la santé de ses participants. Leur protection doit être immédiate, sans que cela serve à nier leur droit de protester. Les autorités doivent prévenir les atteintes à leur intégrité, examiner les accusations de harcèlement et faciliter une médiation réelle.

Nestlé, de son côté, ne peut se contenter du silence ou d’une communication générale. Elle doit répondre sur le nombre de salariés concernés, les motifs des suspensions, les rémunérations réclamées, les assurances liées aux dégâts et les mesures de soutien après le séisme. Elle doit aussi s’expliquer sur les accusations relatives à la boîte livrée à la tente et sur le traitement réservé aux représentants syndicaux.

L’enjeu ne se réduit pas à une confrontation entre une direction locale et quelques grévistes. Il concerne l’exercice concret du pouvoir d’une multinationale: sa capacité à suspendre des contrats, à contrôler l’information et à peser sur les conditions de travail dans une communauté où son usine occupe une place centrale. Lorsque les décisions d’entreprise déplacent le risque vers les salariés et leurs familles, la responsabilité ne peut s’arrêter aux frontières du site ni aux discours du siège.

La boîte de poulet n’est pas à l’origine du conflit. Elle en est devenue une scène révélatrice : des travailleurs qui réclament des comptes, une entreprise sommée de répondre et des autorités appelées à garantir les droits fondamentaux. La sortie de crise ne devrait pas dépendre de la résistance physique des grévistes, mais d’un dialogue transparent, de garanties vérifiables et d’une réponse aux revendications.