L’étrange sérieux du jeu

SPECTACLE • Trois danseuses, des sculptures mouvantes et un plateau où le geste est rituel. Ruth Childs et Cécile Bouffard composent une étonnante communauté provisoire.

"Such a devoted Bunch". Photo: Marine Magnin

La chorégraphe Ruth Childs et l’artiste plasticienne Cécile Bouffard mêlent danse et objets sculptés dans un rapport dynamique au gré de leur création “Such a Devoted Bunch”  interrogeant nos passe-temps et marottes.

À l’entame de cette création, accroupies autour des pièces d’un puzzle, Marta Capaccioli, Cosima Grand et Mona Felah semblent d’abord absorbées par une occupation presque banale. Pourtant, le groupe est déjà au travail. Une tâche commune suffit à faire apparaître une règle, une concentration, une manière d’être ensemble. Jusqu’à une forme de tremblement énergétique en sororité autour d’un plat central sculpté.

Gestes minimes

Dans Such a Devoted Bunch, la dévotion n’a besoin ni de temple ni de grand geste. Elle naît de l’attention démesurée accordée à ce qui pourrait sembler insignifiant, de la façon de tenir, poser, transmettre ou ordonner une chose comme si elle engageait soudain davantage qu’elle-même.

Le quadrifrontal renforce cette impression. Le public entoure l’aire de jeu et ne dispose jamais d’un point de vue souverain. La proximité grossit les détails: doigts tendus, regards, mimiques, micro-variations d’une expression. Certains motifs reviennent plus tard, déplacés d’un côté à l’autre du plateau, repris par une autre interprète.

Corps à l’épreuve

Les sculptures de Cécile Bouffard activent ce jeu sans jamais se fixer dans une fonction. Des doigts démesurés en caoutchouc prolongent un index ou un majeur; des cordons pendent de structures suspendues; une boule de tissu est lancée dans le creux d’un plateau rectangulaire. Le bois enduit et peint peut donner l’illusion du métal, de la céramique ou du tissu. L’objet suggère un usage, puis le retire.

C’est là que la collaboration trouve sa nécessité. Une prise appelle une posture; le poids ou l’instabilité d’une forme modifie l’équilibre; un déplacement redistribue les rapports entre les trois femmes. Le corps n’illustre pas l’objet, il négocie avec lui.

Moteur graphique et gestuel

L’objet, en retour, produit du mouvement. La pièce est la plus convaincante lorsqu’on voit cette causalité à l’œuvre. Soit une écriture chorégraphique, où la matière oblige à inventer autrement une façon de danser, marcher, de porter, d’attendre ou de regarder.

Le sérieux accordé à ces pratiques produit souvent l’humour le plus juste. Concentration excessive, fixité, étonnement ou fierté modifient la qualité d’un geste. Lorsque Marta Capaccioli gagne un jeu, sa satisfaction déborde jusqu’à l’extase, voire au grotesque. Le groupe tient moins par une entente idéale que par une activité partagée.

Lignes instables

Le solo de Cosima Grand avec trois longues tiges porte cette logique à un degré plus physique. Elle les saisit, les rassemble, les distribue autour d’elle. De fait, les lignes prolongent ou contrarient son corps, recomposent sans cesse une architecture mobile. Leur instabilité impose une vigilance constante.

L’équilibre dépend d’un déplacement minime du torse ou des bras, d’un ajustement qui peut à tout moment échouer. La virtuosité ne consiste donc pas seulement à maîtriser les objets, mais à laisser visible le risque de ne pas y parvenir.

Lorsqu’elle tourne sur elle-même en maintenant ces grands bâtons en équilibre, la séquence prend une ampleur presque circassienne. Ce qui retient est la tension entre maîtrise et vulnérabilité: le corps semble savoir exactement ce qu’il fait, tandis que les tiges conservent quelque chose d’indocile. Elles deviennent alors sculpture mouvante, partenaire de résistance.

Inquiétude

La composition musicale de Stéphane Vecchione travaille ce même écart. Loin de simplement accompagner les micro-rituels, elle en change abruptement la température. Un flux obstiné peut se charger d’un grondement plus massif et comme submerger les interprètes. La légèreté des manipulations se fend alors d’une inquiétude inattendue.

Plus tard, une musique aux accents de fête villageoise entraîne les trois danseuses dans une forme collective issue de pas populaires. Le canevas paraît d’abord tenu, puis se desserre: danser en choralité une forme d’antique gigue ou bourrée, signifie trouver un élan commun à partir d’une règle qui commence à se fissurer.

Geste réglé

À l’arrière-plan de cette oscillation affleure l’intérêt porté aux Shakers, communauté protestante égalitaire et accueillante installée dans la Nouvelle-Angleterre du XIXe siècle: une ferveur d’abord traversée par la transe et la danse, puis organisée autour du geste juste et d’un espace réglé. La référence ne devient jamais illustration historique. Elle nourrit plutôt une tension: à quel moment le jeu se change-t-il en habitude, la manie en rite, l’enthousiasme en discipline?

Cette contamination culmine lorsque la matière échappe plus franchement à la maîtrise. Une grande forme de tissu, tresse ou serpent difficile à tenir, déplace l’énergie vers quelque chose de plus brutal et joyeux. Après tant de précision, ce lâcher-prise réalisé par Mona Felah agit comme un contrepoint nécessaire. Pour une fois, l’objet ne se laisse plus seulement manier, il résiste vraiment.

Circulations

Les reprises de motifs marchés dansés ou posturaux à la manière de GIF (animation courte tournant en boucle), la précision des transitions et les changements de climat sonore relancent régulièrement l’attention. Mais la pièce laisse parfois entrevoir ce qu’elle pourrait pousser plus loin.

Soit conduire certains objets jusqu’au point où ils cessent d’être seulement intrigants pour devenir indispensables à la danse. À l’inverse, les meilleurs moments sont ceux où la forme, le poids, le risque ou la circulation d’une sculpture suffisent à faire surgir une situation que les corps n’auraient pas produite seuls.

Relais

Reste l’impression tenace d’avoir vu naître, se désagréger puis se recomposer une petite société entre sérieux et ludisme. Sans autre programme que celui de faire quelque chose ensemble.

Dans ce monde de gestes modestes, d’objets rétifs et de ferveurs passagères, l’appartenance devient très concrète: une suite de prises, de relais, de distances et de rapprochements. Une communauté tient ici moins par ce qu’elle proclame que par la qualité du geste avec lequel elle partage ses objets, ses règles et ses obsessions.

Bertrand Tappolet

Such a Devoted Bunch. Pavillon ADC, Genève. Jusqu’au 5 septembre (dans le cadre de La Bâtie-Festival de Genève). Puis du 19 au 21 novembre au Festival d’Automne, Paris.