Récemment honoré à Locarno et appelé à présider le jury de Venise, Alexander Payne vit une consécration. Pourtant, ce réalisateur d’origine grecque n’a rien des figures clinquantes du cinéma californien ; son cœur bat dans l’Amérique profonde et l’esprit rebelle du cinéma d’auteur des années 1970.
Pour Payne, le cinéma hollywoodien s’est perdu dans une quête de « héros » en plastique. Il préfère filmer des « real fucking people » : des gens ordinaires aux prises avec la solitude, le vieillissement et leurs rêves déçus.
Racines au Nebraska
Né à Omaha dans une famille d’immigrés grecs de deuxième génération, Payne confiait à Bertrand Tavernier : « Devenir réalisateur était un rêve interdit. » Contrairement aux récits d’immigration situés à New York ou Los Angeles, sa famille s’est installée dans le Midwest laborieux, lui donnant le regard d’un éternel outsider à Hollywood. Cet héritage protège son cinéma de la polarisation actuelle : il combat le populisme en restituant l’humanité des gens ordinaires.
La comédie, art le plus noble
Influencé par Tchekhov, Chaplin et Ozu, Payne considère la comédie comme la forme la plus noble de l’art : seul le rire rend supportable la souffrance. Pour lui, le rire n’échappe pas à la souffrance, il la sublime.

Le tryptique du désenchantement
About Schmidt (2002) réunit Payne et Jack Nicholson, dépouillé de ses tics de star, en retraité confronté au deuil et à l’inutilité. Sideways (2004), porté par Paul Giamatti, alter ego du réalisateur, transforme une comédie sur des œnophiles névrosés en traité sur l’acceptation de l’échec, et remporte l’Oscar du scénario adapté. Vingt ans plus tard, The Holdovers (2023) réunit Payne et Giamatti en professeur acariâtre confiné à Noël avec un élève rebelle et une cuisinière endeuillée. Payne y réalise enfin son rêve de longue date : tourner un film au style et à l’esprit authentiquement ancrés dans les années 1970, empreint de nostalgie et de conscience politique.
Diriger de « vraies personnes »
Bruce Dern se souvient de la consigne, d’une simplicité trompeuse, que lui a donnée Payne sur Nebraska : plutôt que de jouer une émotion pour la caméra, « Ne leur montrez rien [aux spectateurs]. Laissez-les vous regarder et le découvrir [par eux-mêmes]. » Payne exige de ses acteurs qu’ils existent plutôt qu’ils ne jouent. Sa stratégie de casting est double : recruter des stars pour financer le film, puis démanteler le star-system par un travail d’équipe mettant stars et non-professionnels à égalité, d’où naît cette « mayonnaise » créative.
Lors d’un discours à l’Université du Nebraska, Payne a inventé de fausses origines nebraskoises à Martin Luther King Jr., usant de l’absurde pour défendre la diversité.

Un pont dans l’histoire du cinéma
À Locarno, Payne a préfacé la rétrospective d’Ehsan Khoshbakht sur le cinéma britannique de l’après-guerre (1945-1960), dont les figures solitaires et l’humour antimoraliste font écho à son propre style. Cette année, Khoshbakht revient à Locarno avec une nouvelle rétrospective consacrée au cinéma américain sous le maccarthysme — et le parallèle avec l’œuvre de Payne est frappant. Tout comme les studios britanniques accueillirent jadis les cinéastes américains blacklistés, le cinéma de Payne fonctionne aujourd’hui comme un sanctuaire à part : un bastion humaniste protégeant des vérités humaines complexes face aux dogmes polarisants de notre époque.
L’éthique de la liberté
Payne maintient des budgets modestes pour rester indépendant, préservant sa méthode mêlant professionnels et non-professionnels. Lassé de la lourdeur logistique d’Hollywood, il tourne Somewhere Out There, comédie en danois tournée au Danemark, son premier film hors des États-Unis et de l’anglais. Pour ce cinéaste humaniste, le ciel est désormais la seule limite.